🪑 Hier, je me suis retrouvée assise dans l'auditorium Joséphine Baker de la Région Île-de-France.
Le genre de salle où tout est déjà un peu cadré avant même que quoi que ce soit ne commence.
Des fauteuils bien alignés comme dans une salle de cinéma, les lumières comme il faut, les gens qui s’installent avec cette attention particulière des moments où il est question de sujets importants.
Le film Différente de Lola Doillon venait d’être projeté. L’ambiance était calme, presque contenue.
Je me souviens m’être dit, assez sérieusement, que cette fois j’allais simplement écouter le plus possible. Rester à ma place le plus possible. Ne pas intervenir plus que le nécessaire attendu.
J’ai essayé.
J’ai laissé passer plusieurs prises de parole. J’écoutais vraiment, en me tenant à cette intention de ne pas bouger, de ne pas prendre cet espace-là.
Et puis, sans que je puisse dire exactement à quel moment ça a commencé, quelque chose s’est remis en mouvement à l’intérieur. Pas une idée claire, pas un argument construit. Plutôt une forme de tension douce au début, puis de plus en plus insistante. Comme une phrase qui cherche à se faire une place, qui revient, qui s’impose.
Je savais déjà que ça n’allait pas rester.
Alors j’ai pris le micro quand c'était convenu puis de moins en moins quand c'était "convenu".
Je n’avais rien préparé. Je ne savais pas vraiment où j’allais. J’étais simplement en train de suivre ce qui était là, déjà présent, déjà formulé quelque part en moi.
Et à un moment, j’ai dit :
« S’il y a des employeurs dans la salle, ne faites jamais rien pour nous sans nous. Parce que tout ce que vous faites ou pensez faire pour nous sans nous, vous le faites contre nous. »
Je savais que cette phrase n’était pas de moi. Mais au moment où je l’ai dite, elle passait par moi et était entièrement juste.
Ce qui m’a frappée, comme souvent, ce n’est pas tant ce que j’ai dit que ce qui s’est passé ensuite.
Il y a eu un mouvement dans la salle. Des personnes qui se redressent, des regards qui changent, une forme d’accord qui circule sans avoir besoin d’être immédiatement verbalisé et... Des applaudissements.
Et moi, dans le même temps, j’étais encore en train de revenir de ce que je venais de dire. Comme si j’avais un léger temps de retard sur la scène. Comme si je n’étais pas exactement au même endroit que ce qui venait de se produire.
Est-ce que cela se sera produit une seule fois ? Non. Je reste même là sur cette scène entourée de 5 autres personnes plus notre chef d'orchestre, maître de cérémonie, à me dire "il y a eu des applaudissements, pas q'une fois à mes prises de paroles mais pourquoi pas à certaines prises de paroles des personnes autour de moi alors que leurs propos auraient mérité tout autant !"
C’est une sensation que je connais bien.
Elle ne date pas d’hier.
🧠 En réalité, ce décalage m’accompagne depuis longtemps. Depuis l’enfance, même si je n’aurais pas su le nommer à l’époque.
Je me souviens surtout d’un constat qui s’est imposé assez tôt : il y avait des choses que je voyais, que je ressentais, que je ne comprenais pas toujours complètement, mais que je ne pouvais pas ignorer. Et surtout, que je ne pouvais pas garder pour moi.
Ce n’était pas une question de volonté. Je ne me disais pas que j’allais parler pour déranger, ou pour prendre une place. C’était plus simple et plus radical que ça : le silence ne tenait pas.
J’ai appris très tôt ce que les autres attendaient. Ce qui “se disait” et ce qui “ne se disait pas”. Les façons de faire, les moments où il valait mieux se taire, les ajustements nécessaires pour que les interactions restent fluides.
J’ai vraiment essayé de m’y conformer. Mais il y avait toujours un moment où ça lâchait. Il y a toujours ce moment où ça lâche.
🫥 Il y a quelque chose qu’on ne voit pas, pourtant.
À la base, moi, je ne voulais pas de tout ça.
Je voulais passer inaperçue. Vraiment.
Être discrète. Me fondre. Observer sans être vue, comprendre sans prendre de place. J’ai passé des années à essayer de devenir cette personne-là, celle qui ne dérange pas, celle qui sait se tenir exactement à l’endroit attendu.
Et parfois, j’y croyais.
Je me disais que cette fois, ça allait marcher. Que j’avais compris un peu mieux les codes, un peu mieux les moments, un peu mieux les limites. Mais ça ne tenait jamais.
Il suffisait de quelques minutes, d’une heure au mieux, et quelque chose revenait. Une phrase, une question, un point de friction que je ne pouvais plus contourner.
Alors à un moment, j’ai arrêté de me raconter que ça allait changer, j’ai compris que ça ne disparaîtrait pas. Que je ne deviendrais pas cette personne discrète que j’avais essayé d’être.
Et plutôt que de continuer à lutter contre, j’ai commencé à l’intégrer.
Aujourd’hui, je le dis d’emblée.
Je préviens (je vous aurai prévenu.e.s) que je ne suis pas politiquement correcte.
Pas pour provoquer. Pas pour me donner un rôle.
Simplement pour être honnête sur ce qui va se passer.
🏫 Au lycée, en première, il y a une situation qui me revient souvent quand j’essaie de comprendre d’où ça vient.
Un élève de ma classe est convoqué chez le CPE. Il risque des sanctions importantes pour quelque chose qu’il n’a pas fait. Rien du tout.
Cet élève fait partie du groupe qui me harcèle à ce moment-là. Il fait partie de ceux qui me mettent en difficulté au quotidien.
Je le sais. Les autres le savent aussi.
Quand le CPE accepte d'entendre ce qui est à dire sur la situation, je suis la seule avec qui, de toute notre classe, le CPE souhaite parler.
Dans la classe, la conclusion est déjà faite : "il est foutu" en parlant de notre camarade. Parce que c’est moi qui vais être entendue. Pas elles et eux.
Et parce que, logiquement, j’aurais toutes les raisons de ne pas le défendre puisque tout comme elles et eux, il me harcèle. Il est même souvent en tête du cortège !
Sauf que, pour moi, la question ne se pose pas en ces termes-là.
Ce que je vois à ce moment précis, ce n’est pas la relation que j’ai avec lui. Ce n’est pas ce qu’il m’a fait. C’est le fait qu’il est sur le point de prendre pour quelque chose qu’il n’a pas fait.
Et ça, je ne peux pas le laisser passer.
Alors je parle.
Je dis simplement ce qui est. Qu’il n’a rien fait. Que ce n’est pas juste.
Et la situation s’arrête là. Il ne tombe pas.
Je me souviens des réactions ensuite. Pas tant de reconnaissance que de surprise. Comme si j’avais agi à côté des règles implicites. Comme si je n’avais pas utilisé la situation comme il aurait été attendu que je le fasse.
Mais pour moi, il n’y avait pas d’alternative.
Ce qui aura marqué la classe, et moi par le même occasion, c'est qu'au moment où notre camarade est revenu en classe, après le rdv dans lequel se jouait le plus gros pour lui, après qu'il ait refermé la porte derrière lui, dit doucement à tout le monde "c'est bon, je ne suis pas exclu définitivement", il a rejoint sa place en passant à côté de moi, s'est arrêté, m'a regardé et m'a dit "J'étais foutu et tu aurais pu m'enfoncer... C'est grâce à toi si je reste. Merci"
Il a arrêté de me harceler. Nous ne sommes pas devenus amis pour autant mais à partir de ce moment là il a arrêté de me harceler et a participé à faire cesser le harcèlement des autres.
🎤 Plus tard, j’ai continué à essayer de comprendre et de m’adapter.
J’ai observé, beaucoup. J’ai appris à repérer les codes, à anticiper certaines attentes, à ajuster mes façons de parler. Je pouvais tenir un moment. Mais jamais complètement.
Il y avait toujours ce point de bascule. Ce moment où une phrase arrivait, où une question s’imposait, où quelque chose ne pouvait plus rester à l’intérieur sans être dit.
Et à chaque fois, il se passait quelque chose dans l’espace.
Des réactions. Des silences. Parfois des accords très visibles. Et cette phrase, qui revenait régulièrement, sous différentes formes : « ça, il fallait que ça sorte ».
Pendant longtemps, je ne comprenais pas vraiment ce que cela signifiait. Parce que de mon côté, je n’avais pas le sentiment d’avoir “sorti” quelque chose pour les autres. J’avais simplement cessé de retenir ce qui s'agitait en moi.
🏳️🌈 En 2012, lorsque je suis devenue présidente de la Lesbian & Gay Pride de Lyon, ce fonctionnement était déjà là, bien installé.
Le jour de la première marche dans laquelle j'occupais cette nouvelle fonction, j’ai pris la parole pour la première fois dans ce rôle, devant des milliers de personnes.
Là encore, je n’étais pas dans une logique de performance ou de stratégie. J'avais un discours que nous avions rédigé à plusieurs entre les mains et l'objectif était clair : lire le discours !
Au delà de cela, Je disais ce qui, pour moi, ne pouvait pas être tu : l’urgence des droits, l’impossibilité de continuer à attendre, le décalage entre les temporalités politiques et les réalités vécues.
Ce qui s’est passé ensuite m’a échappé en grande partie. La reprise médiatique, la dépêche AFP, la circulation de mes propos dans un espace plus large que celui dans lequel je les avais prononcés et mon nom propulsé aux côté de celui de Najat Vallaud Belkacem, porte parole du gouvernement entrant de l'époque présente sur mon invitation à cette marche.
Les messages qui débarquent de toute part pour me féliciter pendant que moi je suis préoccupée par la marche, par le cortège tout en papotant avec Najat de "comment ça va la famille ? Je suis contente qu'on se voit, ça faisait longtemps, ça fait plaisir !" le tout en se faisant l'accolade à cet instant parce qu'on avait pas eu le temps de papoter avant le discours, avant le lancement de la marche... Et alors que je venais quand même de la mettre dans une position assez délicate mais j'avais aussi pleinement confiance en sa capacité à rebondir après mon discours, et ce fut le cas !
Chacune dans son rôle, dans sa fonction et avec un profond respect mutuel.
Et, encore une fois, cette même impression quand mon téléphone prend des allures de sapin de Noël suite à la dépêche AFP : je n’avais pas cherché à produire cet effet-là. J’avais simplement parlé à partir de ce qui était là.
Point.
🧩 Alors avec le temps, j’ai aussi commencé à voir comment cette manière d’être était perçue et utilisée.
Dans différents espaces, militants, professionnels ou personnels, il y avait des moments où certaines choses devaient être dites, mais où personne ne souhaitait réellement les porter. Parce que c’était délicat, conflictuel, ou simplement inconfortable.
Et dans ces moments-là, on se tournait vers moi.
Parce qu’on savait que je le ferais.
Pas par courage particulier. Mais parce que, pour moi, ne pas le faire n’était pas vraiment une option.
Il m’a fallu du temps pour mettre des mots dessus, mais oui, à certains moments, cela a été utilisé. Pas nécessairement avec de mauvaises intentions, mais avec une forme de logique implicite : s’appuyer sur quelqu’un qui prend le risque de dire.
🧷 Pendant longtemps, j’ai pensé que tout cela relevait d’un défaut. D’une difficulté à m’adapter correctement, à réguler ma parole, à trouver la “bonne” manière de dire les choses.
J’ai essayé de corriger.
De me taire davantage.
De lisser.
D’arrondir.
Mais ça ne tenait pas.
Parce que ce n’était pas simplement une question d’apprentissage ou d’effort.
🧠✨ Aujourd’hui, je comprends autrement.
Je comprends que ce rapport au langage, à la vérité, à l’incohérence, cette difficulté à filtrer pour rendre les choses plus acceptables… fait partie de mon fonctionnement.
De mon autisme.
Et surtout, je comprends que je n’ai pas commencé à militer à partir du moment où j’ai posé ce mot.
Je le faisais déjà depuis toujours.
🌱 Je n’ai pas vraiment “décidé” d’embrasser mon autisme pour militer.
J’avais déjà renoncé, bien avant, à l’idée d’être politiquement correcte. Et j’avais appris à vivre avec ça. À parler avec ça. À agir avec ça. À prendre position avec ça.
Sans forcément comprendre pourquoi c’était comme ça.
🔥 Aujourd’hui, ce que ça change, ce n’est pas tant ma manière de parler que ma manière de la regarder. Je ne cherche plus à corriger en permanence.
Je sais que certaines choses vont déranger. Je sais que certaines prises de parole vont bousculer, mais je sais aussi que, pour moi, il ne s’agit pas d’un choix stratégique.
Il s’agit d’une manière d’être.
Et que, parfois, ce qui se joue dans ces moments-là dépasse largement la personne qui parle.
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